Photo

Préserver la culture photographique (première partie)

Conservation, évaluation et valorisation

Avant même de commencer à évoquer le sujet, peut-on parler de culture photographique ? La photo fait-elle partie de la Culture, au même titre que la peinture, la sculpture ou la musique ? Cette question peut paraître incongrue aux yeux de certains, et pourtant il convient d’y répondre. Toutes les photos qui peuvent exister ne font sans doute pas partie de la culture, au sens élitiste. Je pense ici aux photos d’identité ou aux différents selfies de soi en train de ne pas faire grand-chose. Il est vrai que faire des photos est devenu extrêmement banal à l’heure où les smartphones pullulent dans le monde. Pourtant, on peut considérer la photographie comme une œuvre d’art. Et donc, il faut préserver la culture photographique.

 

Aux origines de la conservation

Moins de 30 ans après les débuts de photographie, en 1851, les monuments historiques ont lancé la mission héliographique dont le but était d’inventorier sous forme d’images 175 édifices du patrimoine historique national. Depuis, la médiathèque de l’architecture et du patrimoine n’a cessé d’augmenter son fonds photographique. La conservation des fonds photographiques est donc une affaire presque aussi ancienne que la photographique. Et ce domaine n’est pas une mince affaire, car si au départ le processus de transfert d’une image sur papier (ou sur verre) était complexe, l’arrivée du numérique à augmenter considérablement le nombre de documents disponibles. Ce qui n’a pas manqué de soulever de nombreuses interrogations liées à la conservation des photographies. Mais pas que, puisqu’il existe aussi des questions sur l’archivage et l’exploitation des fonds photographiques.

Les photos sont des mémoires, d’inestimables témoignages de ce qui est passé ou de ce qui a existé. Que les photographies soient d’usage privé ou du domaine artistique, il y a nécessité de les préserver de l’usure du temps et de les archiver afin de les exploiter. Ce souci de préservation est d’autant plus justifié pour la photographie qu’elle est devenue, malgré sa courte histoire, l’un des vecteurs culturels des plus répandus. Même retouchées (comme les fameuses photos où des personnages ont mystérieusement disparu), elles reflètent un morceau d’histoire. Comme, par exemple, des photos soviétiques officielles où, après sa disgrâce, ont été supprimée toutes traces de Trotsky. L’histoire revisitée. Encore un grand moment dans la culture.

Ainsi, c’est grâce aux archives que l’on dispose depuis 1871 et Adolphe Thiers, des photographies de tous nos présidents de la République. Il s’agit bien là d’importants pans de la mémoire collective.

L’évolution de la photographie présidentielle grâce à l’archivage dans des fonds documentaires
culture photographiques, témoignage de photos de quelques présidents de la république
[de gauche à droite] Adolphe Thiers (1871-1873) – Jules Grévy (1879-1887) – Félix Faure (1895-1899) – Armand Fallières (1906-1913) – Albert Lebrun (1932-1940) – Charles de Gaulle (1958-1969) – François Mitterand (1981-1995) – Jacques Chirac (1995-2007)

 

En France, il existe de nombreux fonds photographiques, privés ou publics comme la MAP (médiathèque de l’architecture et du patrimoine), déjà évoqués. Cette dernière détient ainsi environ 15 millions de négatifs et 4 millions de tirages. Des témoignages inestimables qui permettent d’éclairer le travail de photographes comme Willy Roonis qui a fait le choix de donner l’ensemble de son œuvre à l’État. La MAP n’est pas la seule. D’autres établissements publics sont aussi de la partie. Il y a par exemple le CNAP (le Centre National des Arts plastiques) qui, depuis 1971, assure la gestion du patrimoine contemporain national. Les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC), créés en 1982, sont aussi de la partie.

Les établissements publics ne sont pas les seuls à s’occuper des fonds photographiques. Dans le privé cela s’active également, essentiellement au travers de fondation dédiée à la photographie ou à l’art de manière générale. Comme les fondations Partie, Cartier-Bresson, Yves Rocher, HSBC et tant d’autres.

Mais l’importance de ces fonds soulève bien des problèmes, qui vont de la préservation à l’exploitation.

 

Mission préservation de la culture photographique

Et c’est sans doute la préservation des photos qui est la première difficulté pour les organismes. Avant même d’inventorier les fonds. Tout simplement parce que les supports, divers et nombreux, sont fragiles. On ne pourra pas conserver de la même manière des planches de verre, des négatifs, les tirages papiers et les fichiers numériques. Des politiques et des pratiques différentes devront donc être mises en œuvre.

culture photographique, daguerréotype de Honoré de Balzac
Daguerréotype de Honoré de Balzac
Planche contact sur Sacha Guitry
Planche contact sur Sacha Guitry

 

Commençons par le plus simple, les fichiers numériques qui seront essentiellement de 2 types :

  • Les fichiers « images »
    • Des fichiers au format JPEG, TIFF, JPEG2000, PNG, HEIF ou encore WebP qui sont des images pleines et entières
    • Des fichiers RAW(un RAW n’est pas une image à l’instar d’un JPEG. De manière simple, c’est un enregistrement des données brutes du capteur, avec peu de modifications informatiques. Pour obtenir une image à partir de ce fichier, il faudra effectuer une série de traitements. Ces traitements peuvent être appliqués soit directement dans l’appareil photo, soit plus tard, au travers de logiciels spécialisés sur un ordinateur). Toutes les instructions permettant l’interprétation en image d’un fichier RAW sont inscrit dans un fichier xml qui peut être enregistrer dans le conteneur RAW (format .DNG) ou à coté (pour les formats PEF, CR2, NEF, etc.).
  • Les fichiers de description de l’image.

Leur conservation s’effectuera sur des supports informatiques, de type disques durs (on va oublier les antédiluviennes disquettes ou les clé usb, dont la capacité est loin d’être suffisante).

Le seul moyen de garantir la pérennité de ces données passera par la mise en place de procédures de stockage sauvegardé, de redondances et de sites distants. Ce sont purement des problèmes informatiques tels que les connaissent de très nombreuses sociétés.

Par contre, pour les fonds analogiques, le problème de la conservation sera différent. Les dépôts dans lesquels les photographies seront entreposées doivent répondre à des conditions de stockage strictes. Déjà, l‘environnement doit être sans humidité, avec un taux d’hygrométrie inférieur à 25 %. Évidemment la ventilation doit être suffisante, car il convient d’éviter toute possibilité de laisser les moisissures se former et se développer. Ensuite l’environnement doit être exempte de sources de chaleur directe comme le soleil, les lampes halogènes et autres convecteurs.

Petit inventaire non exhaustif des supports photographiques possibles
  • Le Daguerréotype est un procédé permettant de produire une image sans négatif sur une surface d’argent. Le procédé évoluera plus tard sur des supports en verre.
  • La planche contact est une matrice de vignettes sur papier, issue du transfert sur papier des négatifs. De nombreux photographes utilisent les planches contacts pour effectuer leur choix et indiquer les premières caractéristiques de tirage.
  • Il existe plusieurs types de tirage. Le « tirage papier de lecture » est une épreuve réalisée en vue d’arrêter les différentes caractéristiques souhaitées pour le tirage définitif. Le « tirage de collection » ou « d’exposition » est un tirage original réalisé en vue de leur vente ou de leur exposition. Quant au « tirage de presse », il s’agit d’édition en série obtenue via un procédé photomécanique, sous le contrôle du photographe.
  • On parlera de retirage quand le tirage est réalisé sans le contrôle de l’auteur, parfois même sans son accord, à partir du négatif original.
  • Les fichiers numériques peuvent être de type JPEG (image photo numérique, déjà interprétée et modifiée par le boîtier, selon des critères propres au constructeur) ou de type RAW (données brutes issues du capteur, nécessitant post traitement informatique).

 

Cataloguer pour retrouver

Quand on a en stock plusieurs milliers de photographies, il est parfois malaisé de retrouver facilement celle que l’on recherche. Bien souvent, les images sont réparties sur plusieurs supports physiques (disques), ce qui aggrave encore la difficulté. En fait le seul moyen de retrouver facilement une image est de posséder un catalogue de la totalité du stock et d’interroger ce catalogue.

Il vaut donc mieux cataloguer ses images afin de pouvoir les retrouver. Coté grand public, cela passera par des albums photos et autres boîtes à chaussure pour les photographies analogiques. Pour la photo numérique, ce sera des solutions basées sur des catalogueurs d’images (Adobe Lightroom, ACDSee et autres).

40 ans de photos
40 ans de photos… et du travail pour retrouver les clichés argentiques aujourd’hui dispersés

Evidemment, ces solutions ne sont pas toujours en phase avec des besoins professionnels. Ce seront les DAM, ou logiciels Digital Asset Management, capables de gérer tout type de ressources numériques comme les images fixes, images animées, enregistrements sonores et autres documents multimédias. Ils vont être capables de recouvrir des besoins comme l’alimentation, l’annotation, le classement, le stockage et la recherche. Des catalogueurs comme pour les particuliers, mais plus puissants, collaboratifs et capables de gérer plus centaines de milliers de documents. Voir plusieurs millions.

Les DAM, comme les logiciels plus grand public, utilisent l’indexation de différntes informations comme les métadonnées, les données EXIF, IPTC, XMP ou ID3, le contenu (recherche full text, détection de visage/de lieux et de contenus similaires), et tous les tags renseignés par vous ou le documentaliste..

 

Evaluer un fonds photographique

Quand on parle d’évaluer, on pense très souvent à l’évaluation de l’état physique des divers documents. Et se demander si une restauration ne sera pas nécessaire. Si l’état est préoccupant, il conviendra de s’interroger sur la façon dont il faudra opérer, en pensant aux intentions d’origines de l’auteur. Mais peut-on restaurer une photo ? D’une certaine manière, l’approche est similaire que pour les tableaux. Avec des différences. Par exemple, comment faire pour des photos dont le papier utilisé à l’époque pour le tirage a viré, avec de très jolis tons roses ? Devra-t-on effectuer un nouveau tirage tout en conservant celui effectuer à l’auteur initialement ?

Atelier de restauration des photographies
Atelier de restauration des photographies

 

Mais évaluer un fonds photographique, c’est apprécier aussi son intérêt. Pour cela, la personne en charge devra recenser tous les éléments qui sont en relation avec chaque cliché. C’est-à-dire qu’il va devoir rechercher toutes les informations qui sont liées aux photographies avant de pouvoir les mettre en perspective par rapport à l’histoire nationale ou locale, à l’histoire de la photographie, à l’histoire des techniques ou par rapport aux autres collections de l’institution. Il va donc falloir rechercher tous les éléments permettant d’identifier les photographies. Un travail d’enquêteur afin de collectionner les données qui serviront à identifier et comprendre le cliché dans un tableau d’ensemble.

culture photographique, stock de photos à évaluer
Un stock de photos à évaluer

 

Ce travail permettra aussi d’identifier le producteur du fonds (administration, artiste, collectionneur, éditeur, photographe professionnel, etc.) et l’authentification du ou des auteurs (par la signature des photos par exemple).

Petit aparté justement sur la notion de l’auteur. Si je pose à la question, la première réponse que j’obtiendrais sera très certainement « ben, celui qui prit la photo. Quel idiot poserait une telle question ? »

Pourtant, il peut exister plusieurs auteurs à une photo. Le premier sera le photographe, celui qui a pris le cliché. Sauf qu’à ce moment-là, le cliché n’existe que sur la pellicule (en cas de photo argentique) ou sur carte mémoire (pour la photo numérique) et qu’il convient de développer pour obtenir une image (je pars du principe qu’en numérique, les prises de vue s’effectuent en RAW et non en JPEG ou l’interprétation est laissé au boîtier photo). La personne en charge du Post-Traitement est souvent appelée tireur. Il est celui qui transforme, selon les directives du photographe, le cliché qui se trouve sous format argentique (positif ou négatif) ou numérique (d’origine RAW essentiellement) en une image papier ou numérique.

Souvent, photographe et tireur sont la même personne. Il arrive que ce ne soit pas le cas, comme pour Sebastião Salgado qui prend les clichés, mais qui confie toujours le tirage à des personnes qui agiront en fonction de ses choix. La plupart du temps, ce ou ces derniers restent des inconnus. Mais se pose alors la question légitime de l’auteur de la photo. Est-ce le premier, celui qui prend la photo et donne ses directives de traitement, ou le deuxième qui est responsable du résultat final ?

Pour complexifier le propos, dans ce cas, ne doit-on pas également mettre en avant tous les tireurs, le tireur originel, mais aussi ceux qui se sont occupés des retirages par la suite ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Il faudra donc tracer ces informations.

Comme évoqué dans la première partie, il peut exister plusieurs médias pour un même artefact. Cela vaut pour les tirages papier (planche contact, tirage papier de lecture, tirage d’exposition, etc.) ou pour les fichiers numériques. Ce qui comme conséquence d’augmenter les besoins de stockage. Dans le cadre de l’évaluation, le responsable devra répondre à la question de « quoi conserver » et déterminer le cliché original. Ces interrogations ne sont pas anodines, car, si certains semblent indispensables (comme le négatif/film positif et le tirage original), d’autres le sont peut-être moins.

 

Valoriser c’est permettre le partage

Mais que serait-ce un fonds photographique si on n’avait pas la possibilité de l’exploiter. Évidemment, pour se faire, il conviendra d’obtenir une autorisation d’exploitation auprès des ayants droit. En France, le photographe est titulaire du droit d’auteur de ses photos pour peu qu’elles soient originales (concept qui fait beaucoup débat dans les prétoires !). Si l’originalité est reconnue, l’auteur alors disposera « d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous » (article L 111-1 du code de la propriété intellectuelle).

Exposition Jean Marquis - Salon de la photo Paris 2016
Exposition Jean Marquis – Salon de la photo Paris 2016 (© Valia)
Livres photos
Quelques livres de photographies, autre moyen de valoriser une œuvre

La valorisation pourra s’effectuer sous la forme de services à proposer. Cela ira de la diffusion en ligne aux expositions en passant par l’édition de livres, de posters ou de tirage individuels. Les services à proposer sont nombreux, surtout depuis l’avènement d’internet. On peut désormais, de manière plus simple, proposer des offres différenciées selon le public que l’on souhaite atteindre. Ce qui sera proposé pour les chercheurs ne sera pas identique à ce qui sera proposé à des collégiens. 

Souvent une dimension économique va pouvoir être envisagée, car l’entretien de ces fonds coûte cher. Il y a des coûts liés à la documentation, l’indexation, la numérisation, la gestion des droits d’auteurs. Il ne faut pas oublier.

 

(à suivre)

 

Photographie d’ouverture : Willy Ronis

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