Existe t-il une tyrannie du mode Manuel ?

Régulièrement, j’entends, je lis ou je vois des choses qui m’agacent. Aujourd’hui, c’est l’idée selon laquelle que si on ne shoote pas en mode Manuel, on n’est pas un vrai photographe. Comment peut-on dire, écrire ou penser une telle ânerie ? Cela dépasse parfois l’entendement…

 

Après mon petit pamphlet anti mode auto, voici son pendant pour le mode Manuel. J’ai comme l’impression que, pour de nombreux photographes, ce mode est le saint Graal de la prise de vue. Que, puisqu’on maîtrise tout, on va atteindre des niveaux inégalés en matière de créativité ! Il faut revenir sur terre, car c’est faux ! 

Trop nombreux sont ceux que je vois travailler en mode manuel, persuadés que c’est le mieux. Et bien non. Il faut arriver à se le mettre dans le crâne, le mode Manuel n’est pas la panacée. Loin de là. On peut presque tout faire avec les modes « Expert », et souvent en mieux. De plus, résumer la prise de vue au choix du mode manuel me paraît largement aberrant, car cela dénie tout ce qui a attrait à la composition et tout ce qui construit une photo.

Le mode Manuel c’est bien de connaître

À mon sens, dans le processus d’apprentissage, on doit passer par la case « mode manuel ». Et j’ai bien dit passer, pas s’y attarder. Il y a une grosse différence. 

Tout simplement parce que ce mode permet de comprendre certains aspects de la prise de vue. Surtout tout ce qui concerne les interactions entre la vitesse, l’ouverture et les ISOs. Toute modification de l’un influe sur les 2 autres. Ainsi, si on diminue uniquement l’ouverture, en passant de f/4 à f/11 par exemple, le diaphragme va se fermer. Il y aura alors moins de lumière qui arrivera sur le capteur et la photo sera plus sombre. Pour remédier, soit on diminue la vitesse afin de compenser la diminution du flux lumineux par plus de temps, soit on augmente les ISOs. Ou très souvent les deux. Dans le premier cas, le risque de flou de bouger augmente. Dans le deuxième cas, c’est un risque accru de bruit sur l’image finale. Le troisième cas est la voie du compromis, on fait un peu de tout.

Le mode « Manuel » (le M de la molette) est le seul mode non automatique, celui où vous allez tout choisir, ISO, Vitesse et Ouverture, jusqu’à obtenir l’exposition souhaitée. Une fois ces interactions acquises, il faut arrêter d’utiliser le mode manuel. 

Une de mes rares photos de rues récentes prise en Manuel
Une de mes rares photos de rues récentes prises en Manuel (et cela date d’avant le mois d’avril 2019)

 

Attention, si votre appareil photo ne dispose que d’une seule molette de contrôle, utiliser le mode Manuel va vite devenir un vrai calvaire. Car il faut contrôler 3 paramètres. Il faut donc au moins 2 molettes (les ISO étant contrôlées via une des 2 molettes et l’appui simultané de la touche ISO). Sans cela, vous allez perdre un temps fou à configurer l’unique molette à chaque prise de vue. 

Pentax proposant systématiquement au moins 2 molettes de réglages (souvent réglés sur Vitesse et Ouverture), l’utilisation de ce mode est facilitée. Le réglage de l’ISO est, quant à lui, confié à une combinaison touche ISO + molette. Récemment, une troisième molette de réglage a fait son apparition (K-1, K-1 mark II, KP et le successeur du K-3 II), permettant d’utiliser plus facilement le mode « Manuel ».

Le mode manuel, c’est le mode préféré des professionnels

S’il existe bien une idée reçue, c’est celle-là. Elle pourrit la vie de nombreux photographes qui se croient obligés de perdurer dans l’utilisation de ce mode sous le prétexte que c’était LE mode utilisé par les pros avant l’arrivée des modes « Expert ». STOP !

Ce qui est vrai et vérifiable, c’est qu’avant l’apparition des modes « Expert », le mode Manuel était grandement utilisé. Et quand j’ai appris les rudiments de la photographie, c’était avec le mode Manuel. Mais, si le mode manuel était si utilisé, c’était non pas pour des raisons de créativité, mais parce que c’était le seul mode disponible. Il n’y avait pas d’alternative, aucun moyen de faire autrement. Il y avait donc une obligation de l’utiliser. C’était donc un mode par défaut et obligatoire.

Puis, les matériels ont évolué, fort heureusement. Et quand sont apparus les modes experts (P, A et S) à la fin des années 70, nombreux ont été les professionnels à adopter les automatismes proposés. Surtout par ceux qui s’occupaient de reportages, sport et autre. Croire qu’ils s’en sont privés, c’est faire preuve d’une grande naïveté. 

Le mode Manuel a quelques utilités néanmoins. Soit pour certaines pratiques, soit parce que certains films argentiques nécessitaient une telle précision dans l’exposition, qu’il convenait de contrôler les moindres détails pour réussir son cliché.

Badaboum, le numérique est passé par là

Beaucoup de choses ont changé avec le numérique. La première étant la disparition de la pellicule (choisit souvent en fonction de ses performances ISO) au profit d’un capteur électronique. Ce dernier permet de capturer plus de détails (car plus de pixels en comparaison aux nombres de sels d’argent). Mais c’est surtout le fait qu’on peut utiliser des fichiers de données d’images qui contiennent un nombre important d’informations. Lesquels permettront d’ajuster finement en phase de post-traitement. Au final, on peut travailler en mode Priorité Ouverture et / ou Vitesse avec bien moins de risques d’erreur qu’en mode manuel.

Sans compter que l’on peut visualiser le résultat en temps réel. Ce qui permet de recommencer la photo si nécessaire (et si les circonstances le permettent, évidemment)/

Aparté, parce qu’il faut bien le dire à un moment donné, alors autant que ce soit là

Il aussi aussi tordre le cou à une idée trop souvent répondu, non l’exposition n’est pas meilleure en mode Manuel. Cela n’a strictement rien à voir. Pour rappel, la qualité de la mesure de la lumière dépend de la qualité du posemètre intégré à votre appareil et du mode de mesure que vous avez sélectionné, pas du mode d’exposition. Votre boîtier mesurera la lumière de la même façon que l’on soit en Av, Tav ou M, avec la même précision.

Est-on plus créatif en mode manuel ?

Une idée fausse de plus, largement répandue dans certains milieux. C’est même assez incompréhensible, car l’on peut tout autant choisir les paramètres de l’exposition en mode Priorité Ouverture (Av) ou Priorité Vitesse (Tv) ou Priorité Ouverture & Vitesse (Tav). Mais le mode Manuel propose quelque chose de plus que ces modes, car il permet de caler une valeur d’exposition. Non seulement vous allez fixer finement la valeur de l’ouverture et celle de la vitesse, mais vous allez aussi fixer celle des ISOs. Ce qui va nécessiter de votre part une attention de tous les instants.

Créativité en mode Manuel
Créativité en mode Manuel

 

Prenons un exemple. Vous êtes en train de photographier un château. Il y a bien quelques nuages dans le ciel, mais aucun n’est devant le soleil. Coup de bol pour vous, au moment de la prise de vue, le soleil est dans votre dos, l’éclairage est donc optimal pour vos clichés, que vous faites à 1/200 s, f/11 et ISO 100. Mais au moment de déclencher, de gros nuages noirs s’installent devant le soleil. La lumière baisse sensiblement. Si vous ne rectifiez pas vos réglages, vous obtiendrez une image sous-exposée. 

Créativité sans le mode Manuel
Créativité sans le mode Manuel

Avec les modes Av, Tv ou Tav, l’appareil aurait modifié l’exposition automatiquement et les images auraient été correctement exposées. Comme pour la photo ci-dessus.

Moralité, le mode Manuel ne pardonne pas. Il faut être concentré et très rapide. Ce qui en fait un mode peu adapté à de nombreuses pratiques, comme la photo de reportage, de sport, animalière et tous les genres nécessitant de la réactivité. Mais en aucun cas, il n’apporte ou n’enlève de la créativité.

Dans quels cas faut-il privilégier le mode manuel ?

Le mode Manuel est qu’un mode parmi d’autres et on doit l’utiliser quand il apporte un plus. Je n’ai trouvé ce plus que dans 2 situations. Il peut en exister d’autres, ce sera selon les photographes.

En studio

C’est sans la pratique photo pour laquelle on ne doit pas se poser la question, tout simplement parce que comme on contrôle totalement l’environnement lumineux, il suffit de prévoir les réglages et on n’y touche plus. La plupart du temps, en studio, la vitesse est comprise entre 1/125 s et 1/200 s, tandis que l’ouverture est comprise entre f/9 et f/13, rarement f/16. Et les ISO ? Ils sont calés à 100. Pour la quantité de lumière nécessaire à l’équilibre des clichés, le photographe va déployer les flashs et définir la quantité de lumière envoyée. 

1/100s à f/11, ISO 100 - Presque un classique de la prise de vue en studio
1/100 s à f/11, ISO 100 – Presque un classique de la prise de vue en studio

 

Pour y arriver, il utilisera un flashmètre ou il effectuera quelques prises de vue avec contrôle de l’exposition via l’histogramme. En numérique, tant qu’on reste à 3 sources lumineuses (ou moins), il est assez facile de régler la quantité de lumière.

À noter que cette façon de procéder vaut aussi pour l’utilisation de flash cobra en extérieur.

Les poses longues

Dès qu’on veut effectuer des photos en pose longue, soit pour des photos de nuit ou des photos avec des filtres (dégradés ou ND), le mode Manuel (ou le mode B) sont impératifs. 

2s à f/6.3, ISO 200 - Une petite pose longue
2 s à f/6.3, ISO 200 – Une petite pose longue
Existe-t-il d’autres pratiques

Pour certains, le mode Manuel doit être privilégié pour les photos de type panorama par assemblage. Il est possible que l’on obtienne de meilleurs résultats en exposant les différentes parties de votre panoramique en mode Manuel. Pour avoir testé, j’estime que le mode Tav se prête très bien à ce type de prise de vue et que le mode Manuel n’apporte pas grand-chose. 

Même chose pour les photos en bracketting. 

 

 

Si on doit retourner aux sources de la photographie, car c’est « la seule façon d’être vraiment créatif et comprendre la life », alors il convient d’abandonner l’AF ou la sensibilité (et oui, la gestion des ISO, c’est récent. Le numérique a élargi les possibilités. C’est comme pour la voiture. Le passage des vitesses à l’ancienne, avec la pédale d’embrayage, c’est la pureté de la conduite d’avant. C’est pourquoi les boîtes robotisées envahissent tout. Y compris la Formule 1 ! Allez demander à Lewis Hamilton ou Charles Leclerc s’ils veulent retrouver le passage de vitesse à l’ancienne sur les courses, sous prétexte d’authenticité !

L’important, c’est de faire de la photo. Et ce qui va compter à la fin, c’est le résultat obtenu. Et ce que le cliché va raconter. Sans compter le plaisir qu’on a eu à réaliser ses clichés. Prenez donc une bonne résolution en cette fin 2019 et dites au revoir au mode manuel.

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