La pratique du portrait de rue

Après la Street Photography et les problématiques du droit à l’image dans la photo de rue, quoi de plus logique que d’aborder la pratique du portrait de rue. Une discipline à laquelle je ne m’adonne que très rarement il est vrai. Je reste moins intéressé par les gros plans de visage que les attitudes des personnes !

 

Le portrait de rue est une pratique qui consiste à effectuer un portrait d’un passant, de quelqu’un qu’on ne reverra très certainement jamais. Tout en respectant les codes de la street photography ! Il s’agit d’une discipline un peu à part, qui soulève un certain nombre de difficultés. Les photographes qui aiment capturer, de manière spontanée, des personnes évoluant dans un lieu extérieur sont moins nombreux que ceux qui font du paysage.

Ces photographes, ce qui les attire, ce n’est pas les lieux en eux même. Ni le graffiti sur le mur ou encore la porte particulière sur la façade. Non, c’est plutôt les occupants de la scène et éventuellement leurs activités. Une affaire purement de goût et d’affinités, qui propulse parfois certains à la gloire. Il y a comme cela des clichés assez extraordinaires, des moments qui peuvent rester dans l’imaginaire collectif.

Une photo devenue légendaire
Une photo devenue légendaire

Comme la photo de Kim Phuc par Nick Ut, exemple d’un portrait de rue (dans ce cas, une route de zone de guerre) pris dans une urgence extrême. Un cliché devenu un symbole du photojournalisme.

Le portrait dans la photo de rue

Définir ce qu’est le portrait de rue pourrait reposer sur un double principe :

  1. Le cliché doit montrer des personnes qui “sont” (par opposition à celles qui “font”). Ce qui intéresse, c’est ce que sont ces personnes, ce qu’ils incarnent. Ce n’est pas ce qu’ils sont en train de faire (marcher, vendre, parler, etc.) que l’on recherche.
  2. Se conformer aux éléments constitutifs de la photo de rue tels qu’on a pu le voir dans la première partie. À savoir :
      • Être prise dans la rue ou du moins dans un lieu public (ce qui comprend les gares, les plages, les parcs, etc.) ;
      • Témoigner d’une réalité, d’une histoire ;
      • Jouer avec le réel et travailler dans l’action ;
      • Ne pas diriger les acteurs humains, la photo devant être spontanée ;
      • Impliquer l’humain, ou au moins une trace de son passage.
L’absence de mise en scène

Un des points essentiels du portrait de rue est l’absence de mise en scène. Ce qui implique une spontanéité, une prise de vue sur le vif. De nombreux clichés sont donc effectués à l’insu des personnes. Ce sont souvent d’ailleurs les meilleurs.

Il m'a vue au moment où j'allais déclenché et quelque chose à changé
Il m’a vu au moment où j’allais déclencher et quelque chose a changé (2020)

 

Dès que le sujet a conscience qu’il est ou va être photographié, son attitude change. Inconsciemment, il va prendre la pose. Même si s’il est fondamentalement opposé à la prise de vue. Dès lors, on atteint les limites du portrait de rue, puisque la part du naturel a disparu. Certains considèrent que ces clichés appartiennent toujours à cette catégorie… À condition que ce ne soit pas anticipé et que le photographe n’intervienne en aucune façon dans la direction de la pose.

La perte de contrôle

En studio, le photographe contrôle tout. L’éclairage, l’arrière-plan, le modèle et ses poses. Et du temps, plein de temps pour aboutir à ce qu’il souhaite. À l’extérieur, le contrôle a été perdu. Le photographe ne maîtrise rien. Et encore moins le temps. Raison pour laquelle il doit faire attention en permanence à l’éclairage ambiant et à tout ce qui est nécessaire pour la réussite de la prise de vue. Le modèle choisi, lui n’est évidemment pas sous contrôle. Il fait ce qu’il veut, va où il veut. Tout est naturel.

Mais s’il y a bien un aspect sur lequel le photographe n’a aucun pouvoir, c’est le temps. Si en studio le peut faire et refaire une pose afin de trouver le bon moment, la bonne expression, dans la rue, il en va autrement. Au mieux il disposera d’une ou deux secondes pour déclencher. Et encore.

Néanmoins, il dispose de quelques atouts. Car il conserve la maîtrise du choix son emplacement. Et donc de sa composition.

La composition

Celle-ci peut s’avérer minimaliste ou complexe. Rien n’est interdit, à partir du moment où le photographe soigne tous les éléments de la mise en scène. L’arrière-plan étant un élément indispensable, il conviendra de lui apporter une attention particulière, car elle permet de faire toute la différence entre une photo réussie et une photo ratée. Les bonnes surprises suite à un manque d’attention sont rares et la plupart du temps, tout ce que l’on obtient, c’est une photo à jeter.

Apprenez à jouer avec votre arrière-plan. Que ce soit un mur ancien blanchi ou un étal de marché ou encore des éléments très graphiques comme des bancs, des chaises, des affiches publicitaires, les colonnes de Buren, etc. Vous pouvez aussi utiliser de grandes ouvertures afin d’obtenir un arrière-plan flou et d’isoler le sujet pour le mettre en avant. Tout est envisageable, à l’unique condition de permettre une histoire.

Soignez aussi votre éclairage. En repérant les lieux, en observant, vous allez voir comment la lumière éclaire la scène. Chercher alors le meilleur compromis deviendra votre priorité. Avant de trouver votre sujet, ou vos sujets !

Richard par John Crawford - La pratique du grand-angle
Richard par John Crawford – La pratique du grand-angle

 

Dernier point, l’objectif à privilégier. Il n’y en a aucun. Pourquoi pas un grand-angle à faible distance où une longue focale. Paradoxalement, la prise de vue en GA à faible distance se fera beaucoup plus intrusive, car il faut parfois être sous le nez du photographié. Avoir du culot ! Et à ce jeu, John Crawford est un maitre, capable de proposer des clichés incroyables.

Cadrage

La discipline est celle du portrait. Tous les cadrages utilisés dans la pratique générale du portrait sont acceptés. Du gros plan au portrait en pied. (mettre lien sur article cadrage). On y ajoute juste quelques aspects supplémentaires.

Le portrait de rue autorise plus facilement des digressions au principe selon lequel on ne doit pas couper des membres. Ici, le personnage peut être coupé, cela ne posera pas de problème si cela à un sens, si cela oriente l’histoire racontée par la photo. Dans la même veine, cacher totalement ou en partie (grâce à l’ombre par exemple) le ou les visages des protagonistes peuvent ajouter une part de mystère au cliché. Le photographe dispose d’une grande liberté.

Rien de posé, juste un cadrage inhabituel… (2017)
Rien de posé, juste un cadrage inhabituel… (2017)

Il y a de multiples façons de prendre une même scène et il est parfois difficile de trouver le bon angle. Ce qui nécessite une bonne dose de patience, car il s’agit de ne pas diriger le sujet… Quand celui-ci sait qu’il est pris en photo évidemment.

Le terrain de jeu du portrait de rue
L’extérieur est un terrain de jeu fantastique pour le portrait de rue

Que ce soit dans de grandes villes ou dans des milieux ruraux. Mais il faut tout de même reconnaître que plus la ville est d’importance, plus la vie foisonne et plus est grande l’errance urbaine proposée. Ce qui facilite grandement le « recrutement » des personnes ! Dans une grande ville, on croise beaucoup d’individus très étonnants comme des musiciens, des artistes, des skateurs et bien d’autres. Les « tronches » à photographier sont multiples. Comme les thèmes à explorer.

À condition évidemment de surmonter la difficulté de photographier des gens !

Pour beaucoup, cette pratique n’est pas naturelle, car elle va à l’encontre de leur personnalité (surtout s’ils sont introvertis !).

Concilier l’envie de shooter et la timidité est compliqué et il faudra se faire violence. Apprendre à oser prendre en photo un commerçant devant son étal ou un passant sur le trottoir. Il faut arrêter de s’angoisser sur un hypothétique refus ou une demande de suppression. Il y a certes le risque d’affronter la colère, mais avec un peu de respect et de diplomatie, il est possible de rapidement désamorcer les situations.

Pour rappel, si on vous demande de supprimer une photo, vous pouvez vous référer à la jurisprudence actuelle qui autorise la prise de vue dans la rue au nom de la liberté d’expression artistique. Proposez-lui de lui envoyer par le mail le lien vers l’arrêt de la cour d’appel de Paris.

Il n’y a pas de recette toute faite et applicable à tous pour vaincre sa timidité. Il y a beaucoup d’interrogations et presque autant de réponses que de photographes concernés.

Attendre jusqu'au moment…
Attendre jusqu’au moment… (2019)

Néanmoins, il faut savoir que la patience joue un rôle important. Quand un lieu vous inspire, que le cadre semble original et que la (bonne) lumière est présente, cherchez les bons angles de vues et décor à photographier… Et installez-vous, appareil photo dans la main. Régulièrement, portez-le à votre œil, même si vous ne prenez rien. Cela va habituer les gens à votre présence et ils finiront assez rapidement par vous oublier. Et, quand il a un sujet intéressant, prenez votre cliché. N’hésitez pas à passer du temps dans un endroit si les conditions sont réunies. La patience est un maître mot !

Portrait de rue, volé ou pas ?

Tout événement peut devenir une occasion de prendre une photo. Chaque personne que l’on rencontre peut devenir le personnage d’une image. À partir de là, il vous faudra décider si vous vous orientez vers de la photo « volée » ou bien vers de la photo avec consentement.

Je ne suis pas certain que l’on doive se soumettre à un diktat qui obligerait le photographe à toujours disposer le consentement du sujet avant la prise de vue. Ce politiquement correct m’ennuie et va à l’encontre de la liberté d’expression. Ce sont les circonstances et les lieux qui décideront. Souvent je ferai sans autorisation, parfois avec. Mais toujours dans le respect.

Ce point de vue personnel n’engage que moi.

Peut-on prendre des photos sans autorisation ?

Ceux qui s’insurgent contre la pratique de la photo « volée », du moins de la photo prise à l’insu de la personne photographiée, ont, sur le fond, raison. Oui, on va prendre des clichés sans son consentement. Mais à cela, je vais opposer trois arguments :

  • Quand on croise une personne, une situation, difficile d’aller voir la ou les personnes concernées et demander si on peut prendre une photo. Le moment sera passé, l’expression du visage ne sera plus la même et il ne restera plus qu’un cliché posé. On est alors loin de la spontanéité, de la fraîcheur qu’on est en droit d’attendre.
  • Si on est pas très sociable, qu’on n’a pas le contact humain facile, demander à une personne si on peut la photographier peut-être un calvaire. Beaucoup hésitent, n’osent pas. Il faut se faire violence parfois, surtout que la plupart du temps les gens acceptent. Au pire, elle refusera, mais est-ce très grave ? Par contre, dans ce cas, il ne faut pas ruminer sur cet « échec » qui est très relatif.
  • En France, et ce n’est pas toujours le cas ailleurs, à partir du moment où une personne se trouve dans un espace public, elle peut être prise en photo. Sans consentement. C’est le principe de la liberté d’expression.
Agir avec dignité

Alors, selon les circonstances et la façon dont on appréhende le portrait de rue, il faudra être à la fois furtif et rentre-dedans. S’approcher discrètement de la personne que l’on veut photographier avant de shooter très vite de façon à « surprendre » le sujet avant qu’il s’en rende compte. Un des rares moyens pour avoir le bon moment. Cela demande beaucoup d’entraînements pour aiguiser son œil.

Sans aller trop loin, comme le japonais Tatsuro Suzuki dont les méthodes de travail vont à l’encontre de toute politesse, de savoir-vivre et du respect.

Le consentement du photographié
On photographie les gens parce qu’on les aime. Et quand on les aime, on ne se cache pas.

Voilà l’argument qu’on m’a souvent opposé pour tenter de me convaincre de ne pas faire de photos « volées ». Un prétexte que je trouve quelque peu spécieux, voire artificiel. On peut aimer les gens et vouloir obtenir de vraies photos prises sur le vif, bien spontanées. Dire qu’on n’aime pas les gens sous prétexte qu’on fait des photos sans se faire voir est faux. Sans compter que ce n’est guère sympathique.

Steve McCurry - Une femme et son enfant à Bombay cherche un taxi pendant la mousson (1993) © Steve McCurry Magnum Photo
Steve McCurry – Une femme et son enfant à Bombay cherche un taxi pendant la mousson (1993) © Steve McCurry Magnum Photo
Demander l’autorisation avant la prise de vue

Si vous désirez ne pas prendre des photos volées ou si l’endroit où vous vous trouvez ne le permet pas, alors vous devrez obtenir une autorisation de la part de celui ou de ceux que vous souhaitez photographier. Parfois en faisant une vraie demande orale, parfois uniquement par le regard. En montrant son appareil par exemple. Très rapidement, l’interlocuteur apportera une réponse, positive ou négative. Dans le premier cas, il ne vous restera plus qu’à attendre LE moment.

Il existe nombre de cas où il est plus simple de demander une autorisation à l’avance. Même tacite. Je pense ici principalement aux étals et aux petites boutiques. Si on y reste suffisamment longtemps, les sujets vont progressivement vous oublier. Ce qui vous permettra de revenir à la règle de l’absence de pose.

Il y a aussi les coutumes locales auxquelles il vaut mieux se plier. Dans de nombreux pays, photographier les gens sans leur consentement est une très mauvaise idée. Soit parce que leur croyance interdit la représentation humaine (ce qui est le cas de nombreux musulmans), soit parce qu’ils estiment que la scène photographiée les humilie. Il ne faut jamais oublier que la fierté peut jouer un grand rôle.

Généralement, quand on se mêle à la population locale et qu’on ne reste pas dans son coin, certaines affinités se nouent. Ce qui permet plus facilement de leur demander une autorisation pour des prises de vue.

Le « hic »

Quand on demande une approbation, on change également de dimension. Désormais, il ne s’agira plus de portrait de rue, mais de portrait posé. Ce qui n’est pas la même chose, car le contrôle de l’expression par le sujet va se substituer au naturel proposé par la prise de vue sur le vif. La vérité du naturel a disparu.

C’est sans doute la raison principale pour laquelle je ne demande que très rarement une autorisation préalable. Parce que la perte de la spontanéité est irréparable et va à l’encontre de ce que je souhaite obtenir.

Choisir son modèle

Le meilleur et le plus compliqué pour la fin. Ceux qui ont fait du portrait en studio savent qu’il est difficile de révéler un visage. Alors dans la rue, cela devient mission presque impossible. Par contre, à force d’habitude, un visage peut être lisible en quelques secondes. 1 ou 2 suffisent pour comprendre qu’on a peut-être le non-sujet. Il faut alors déclencher, vite. Très vite parce que ce sera fugace.

Par Richard Avendon
Par Richard Avendon

 

Je n’ai jamais su réellement pourquoi je choisissais une personne plus qu’une autre. Était-ce l’expression proposée, l’attitude ? Ou peut-être plus simplement l’histoire qu’elle me racontait à ce moment précis.

On en revient toujours à ça…

Pourquoi elle ? Parce le téléphone, le smoothie… et le côté "et zut" de la moue (2020)
Pourquoi elle ? Parce le téléphone, le smoothie… et le côté « et zut » de la moue (2020)

 

Crédits photo : Nick Ut, Steve McCurry, Richard Avedon, fyve – Les images appartiennent à leurs auteurs respectifs.

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