Retrouver l’aspect du grain argentique

Je suis un paradoxe à moi tout seul. Bien que photographiant en numérique, je reste attaché au rendu des pellicules argentiques (pour le Noir & Blanc essentiellement). Le pluriel est utilisé, car il y a autant de rendus possibles que de pellicules. Je ne suis pas le seul. Nombreux sont les photographes qui estiment que la photographie numérique n’a pas le charme de la pellicule argentique. Un charme qui se trouve dans le rendu, le modelé et le grain. Lesquels qui donnent une atmosphère à l’image au travers des nuances de sensibilité et d’exposition. Au contraire du numérique qui garde un aspect froid, trop propre.

Pour beaucoup donc, une photo argentique propose plus d’émotions que le même cliché en version numérique. Le charme disparaissant, il n’est pas étonnant que certains souhaitent retrouver l’aspect, le rendu des pellicules. Est-ce réellement possible ?

Ne pas confondre bruit numérique et grain argentique

Mais tout d’abord, il me paraît nécessaire de revenir sur 2 notions différentes qu’il ne faut pas confondre.

Le grain argentique

En simplifiant quelque peu, on peut dire qu’une pellicule se compose d’un support physique sur lequel est déposée une texture, une sorte de gélatine, dans laquelle se trouvent des particules photosensibles. Ce sont les grains argentiques. Ces cristaux d’argent, sous l’effet de l’exposition à la lumière, s’accumulent en amas (certains parleraient de cluster !), formant une granulation, qui à partir d’une certaine taille deviennent visibles. Ce grain argentique, offre un rendu aléatoire et unique, qui n’a rien de comparable avec le rendu numérique toujours ordonné et froid.

Quand les grains sont petits (entre 6 et 20 micromètres pour les pellicules à faible ISO), les amas sont suffisamment petits pour qu’ils soient peu visibles à l’œil nu. Même lors d’agrandissements de type A3. Par contre, plus les pellicules à ISO plus élevées, les grains sont plus gros. Les amas, par conséquent, aussi. Ce qui les rend visibles, donnant un aspect granuleux à l’image.

Chaque pellicule a ses caractéristiques propres. Certains ont des grains tellement fins qu’on ne les voit pas même sur un agrandissement A3 (comme la Kodak Ektar 100). D’autres sont suffisamment « gros » que les amas sont visibles sur un tirage 10 x 15 !

Le capteur numérique et bruit numérique

Un capteur numérique est constitué d’un ensemble de photodiodes, alignées les uns à côté des autres. Ils sont tous de tailles identiques et sont soigneusement ordonnés en lignes et en colonnes. Il n’y a pas d’amas de photodiodes. Cela a pour effet de produire une image lisse, glacée, très propre. Lisse, du moins tant qu’il n’y a pas de bruit !

Vue partielle d’un capteur avec la matrice de Bayer

 

Doit-on considérer le bruit numérique comme étant un défaut ? À mon sens, pas vraiment tandis que pour d’autres, complètement. Au mieux peut-on le qualifier de défaut parasite induit, car il n’est que le résultat de l’amplification du signal électrique en provenance des photodiodes du capteur. Cette amplification n’a pour seul but de permettre aux photodiodes d’être plus réceptif aux lumières faibles. Pour augmenter les ISO, il suffit d’amplifier le signal. Sauf qu’on augmente aussi les signaux de tous les parasites liés à la lumière. Lesquels rendent au final l’image pâteuse. On obtient alors un résultat plutôt moche, avec un cliché qui manquera de plus en plus de définitions au fur et à mesure sur les ISOs augmentent. C’est une conséquence de notre besoin et envie de voir dans le noir.

Simuler numériquement le grain argentique

Il faut le reconnaître, tout le monde n’apprécie pas les images argentiques granuleuses. Cela peut même être rédhibitoire pour les nourris à l’image numérique. Mais il existe une part des photographes pour qui cela fait le charme d’une photo. Sans doute en partie les mêmes qui apprécient les tirages papier. Pour eux, le grain argentique est comme la texture du papier à dessin. Il apporte de la matière. Une sensation inimitable en numérique. Vraiment ?

L’approche du modèle booléen

Mathématiquement, il est possible de recréer un modèle aléatoire permettant d’imiter le rendu du grain sur des images numériques. Dès lors, il est possible de le simuler numériquement. Ce modèle aléatoire est de type booléen ou entre en jeu des notions mathématiques assez évoluées comme le processus ponctuel de poisson, les aires, le nombre de nombre de points qui tombent dans une région et ceux qui tombent dans des ensembles disjoints du plan… Sans compter qu’il faut tenir compte du hasard. De quoi avoir un fichu mal de crâne pour les non-matheux ! Mais pour ceux que cela intéresse, vous pouvez aller vous plonger dans cet article. Avec une aspirine à côté de vous.

Mais ce qui compte, c’est qu’au final, on est en mesure d’appliquer ces calculs et avoir une photo avec du grain argentique. Sauf que, si ce ou ces modèles permettent d’avoir du grain, il n’est pas certain qu’on arrive à reproduire l’effet d’une pellicule en particulier…

L’approche de la simulation

Or c’est souvent ce que les photographes recherchent. La sensation d’une pellicule en particulier. Comme la Kodak ISO 32 Panatomic X ou la Kodak TMax 100, mes « préférés » pour le N&B. Pour cela, le modèle booléen ne convient (sauf si on est capable de caractériser l’élément initial propre à chaque type de pellicule).

La méthode

C’est ainsi que sont apparus des logiciels basés sur l’imitation des pellicules. Le principe repose sur un profilage de la pellicule, en numérisant en haute définition des prises de vue argentiques de mires de calibrations, avant de les comparer à un modèle numérique. Ce travail complexe permet d’extraire des matrices de grains par couche de couleur. Il suffit ensuite d’appliquer cette matrice sur une image numérique. Cette méthode ne va pas « inventer » du grain, mais juste appliquer sur une image numérique le grain préalablement scanné.

C’est la voie choisie par des logiciels comme DxO Film Pack, Silver Efex et d’autres. Mais ce n’est pas la seule. Car il existe sur le Net pléthore filtres d’imitation de pellicules. La très grande majorité est sans aucun intérêt. De plus, cette méthode souffre de quelques imperfections, dont deux qui peuvent sembler problématiques.

La taille de la matrice appliquée

Cette matrice est, comme dit précédemment, le fruit d’une numérisation. Elle a donc une taille déterminée. Le problème survient quand les clichés ne sont pas de la taille de la matrice. Quand elle est supérieure ou inférieure. En pratique, ces matrices ne permettent pas de dépasser la résolution de l’image de grain numérisée. Quand le cliché a une taille supérieure, une opération de changement de taille de la matrice doit être effectuée, ce qui aura un impact certain sur le résultat. Rarement en bien.

Une solution à l’avenir sera de pouvoir modéliser numériquement cette matrice. Mais est-ce réalisable ? Pas si sur…

Mais où est le côté aléatoire ?

Dans cette approche est banni tout effet aléatoire. Or les amas de sel argentique ne se forment jamais de la même façon d’un morceau de pellicule à un autre. DxO et consorts sont dans l’incapacité de reproduire cet aspect. Ce sera donc toujours le même modèle qui sera appliqué, photo après photo.

Mais est-ce rédhibitoire ? Non. Il suffit juste de l’accepter comme prix à payer pour avoir ce type de traitement.

Un mot sur certains filtres « commerciaux »

Attention. Il faut s’en méfier. Nombreuses sont les personnes qui se disent aptes à créer elles-mêmes ce type de filtre. En se basant sur leur œil et leur longue expérience en la matière. Dans les faits, quand ces filtres proviennent d’adolescents prépubères youtubeurs, l’expérience semble incertaine.

Lr : Les presets de dev
Lr : Les presets de développement sont légions

 

Après avoir essayé de très nombreuses solutions, on peut dire que la déception est immense. Il y a très peu d’élus en termes de qualité. Et la meilleure solution (filtres VCSO) a malheureusement disparu ! Concevoir pour Lightroom (ou autre) un preset de développement recréant une pellicule argentée est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Alors ?

Peut-on retrouver le grain argentique dans une image numérique ? La réponse est affirmative en utilisant les logiciels grand public bien établis. Malheureusement, la plupart nécessiteront une conversion des fichiers dans un format qui ne sera plus le RAW. Ce sera du TIFF si on souhaite conserver de la qualité, au détriment du poids de l’image. Ou du JPEG si on accepte une baisse de la qualité au profit d’un poids réduit.

Les résultats sont probants et l’on retrouve très souvent ce grain si particulier qui faisait toute la magie de la pellicule argentique. Dans ma pratique, cela se traduit essentiellement dans le Noir & Blanc. Lors de mon travail dans SilverFx et Lightroom, j’applique les filtres me permettant de retrouver le grain et l’aspect de 3 pellicules en particulier. Les Kodak Pantomic 32 et TMAX 100 Pro ainsi qu’ l’Ilford Delta 100 Pro. Il m’arrive de rechercher aussi un aspect particulier pour la couleur, mais c’est assez rare. J’utilise alors DxOFilm Pack, essentiellement les films Kodachrome 64 Pro et Ektar 100.

À noter que l’on peut également retrouver un grain de type argentique, lors de l’impression, en utilisant des papiers « exotiques », comme les papiers barytés ou les papiers à base de bambou. Mais c’est autre chose…

DxO Film Pack, simulateur de grain argentique

Mis à part un post-traitement préalable sous Lightroom (résultat visible sur la première photo), les autres images n’ont pas eu d’autres traitements que l’application du filtre de pellicule de manière brute. Il n’y a pas eu d’autres travaux de type correction de canal couleur, application de filtre de suppression de couleur, etc.

Sans traitement de pellicule
Sans traitement de pellicule
Kodak Ektar 100
Kodak Ektar 100
Kodak Kodachrome 64
Kodak Kodachrome 64 pro
 
Fuji Velvia 50
Fuji Velvia 50
Fuji Superia Reala 100
Fuji Superia Reala 100
Kodak Kodachrome 200
Kodak Kodachrome 200
Fuji Superia 200
Fuji Superia 200
Agfa Vista 100
Agfa Vista 100
Kodak TMax 400
Kodak TMax 400
Ilford FP4 Plus 125
Ilford FP4 Plus 125
Ilford Delta 100
Ilford Delta 100
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